45 ans et pas d’enfant. J’en souffrais horriblement. Étant la dernière d’une famille de 12 enfants, avec plein de neveux et de nièces autour de moi, ne pas avoir d’enfant à moi me crevait le cœur. C’était contre nature. Toutefois, jamais je n’aurais pu me douter de ce qui allait arriver. Ma demande d’adoption allait être acceptée et j’allais avoir mon fils en un mois. Voici notre histoire, à Aris et moi.

Avec un mince espoir et beaucoup de vouloir, j’ai présenté une demande d’adoption qui fut acceptée… suivie d’une série d’embûches à faire rager : des erreurs dans mon dossier faites par la notaire, puis par la Chambre des notaires, ensuite le Consulat d’Haïti qui insistait pour avoir mes empreintes digitales, et finalement le stress d’attendre le retour de mon dossier dans le courrier et Postes Canada qui ne pouvait plus me dire où il se trouvait. « On peut vous ouvrir une enquête. » « Quoi? J’ai deux documents qui vont venir à expiration dans deux semaines! » Par ailleurs, je devais prendre l’avion pour aller rejoindre ma famille et fêter Noël avec eux. Je voyais tout mon parcours des six derniers mois tomber à néant et devoir tout reprendre à mon retour des fêtes. Je hurlais en moi : « Il y a des enfants qui attendent d’être adoptés et je vais perdre ma chance! »

Pourtant, je n’avais pas à m’en faire. Je crois que Dieu avait son projet pour nous. Chose incroyable, tout est rentré dans l’ordre à temps, et j’ai pu partir l’esprit tranquille, rêvant au fils que j’allais avoir, mon Aris, ma petite folie, comme nous nous plaisons à le dire, lui et moi.

En rentrant de voyage, cependant, un certain 12 janvier 2010, j’ai ressenti les secousses du tremblement de terre dans mon cœur. Comment allaient les enfants? Je venais d’apprendre que j’avais un fils et je ne savais plus s’il était toujours en vie. Je ne pouvais plus quitter la télé des yeux, demeurant accrochée aux nouvelles.
Quand j’ai appris que les enfants s’en venaient, j’ai senti un peu de panique me saisir. Je n’avais rien de prêt, pas même un pyjama à offrir à Aris, et je vivais encore dans mon 2 ½! Les adoptants attendent souvent quelques années avant d’être réunis avec leur (s) enfant (s), mais, dans mon cas, les étapes ne cessaient de se précipiter. Par bonheur, mes proches m’ont apporté tout le nécessaire et j’ai pu m’affairer au côté plus légal de l’adoption. Je me rappelle m’être sentie presque coupable, lors d’une réunion d’urgence à Montréal, au beau milieu de parents qui attendaient leur (s) enfant (s) depuis très longtemps. Trop longtemps. Moi, mes émotions rebondissaient de surprise en surprise et j’avais l’estomac complètement noué. Je me rappelle que certaines de mes collègues me disaient : « On est tellement contentes pour toi! », ce à quoi je répondais avec un sourire : « Vous êtes chanceuses car, moi, je n’ai même pas le temps de me réjouir, de savourer ma joie. » J’avais tant à faire que je ne cessais de courir pour voir à tout.

Le 22 janvier, je me suis donc rendue à Laval, chez une de mes sœurs, pour attendre le fameux coup de fil qui allait m’annoncer que mon fils allait être du prochain groupe à arriver à l’aéroport de Dorval… et voilà qu’on apprenait que les enfants allaient atterrir à Ottawa.

Encore de l’organisation. Je ne sortais plus de chez ma sœur. Je tournais en rond comme une lionne en cage. J’ai attendu le coup de fil pendant une semaine. On devait m’appeler chez ma sœur, mais, le moment venu, le CIC appelait partout sauf aux numéros que je leur avais laissés. On m’a appelée à mon appartement à Québec, à mon lieu de travail, chez une de mes sœurs à Rouyn-Noranda, partout sauf sur le cellulaire de ma sœur ou à sa résidence.

Quand enfin une employée m’a rejointe – le vendredi à 14 heures – et m’a dit : « Vous savez, on a fait de gros efforts pour vous rejoindre! », j’ai failli éclater, mais je me suis bornée à lui répondre : « Pardon!?! », puis je lui ai remis les pendules à l’heure.

Le samedi matin, ma sœur et moi avons pu nous mettre en route pour Ottawa. Encore plein de monde et de contrariétés sur place, à l’aéroport. Avec le temps, j’ai écarté certains souvenirs de ma mémoire pour me concentrer sur la joie du moment d’avoir Aris.

Quand on a nommé pour ne pas dire crier mon nom dans l’immense salon pour qu’on me conduise à mon fils, j’ai eu les jambes molles et je me suis agrippée à l’employée du gouvernement. J’ai enfin pu prendre Aris.

Il était en pleurs. Pauvre enfant! Il n’avait pas dormi et se demandait donc quel était tout ce brouhaha qui se déroulait et dans lequel il se retrouvait plongé. Quand je l’ai serré sur mon cœur, son petit cœur à lui ne cessait de résonner sur ma poitrine; j’en ai donc déduit qu’il était un peu en état de panique. Je me suis donc empressée de nous trouver un minimum d’espace dans la foule pour le sécuriser et le bercer. Son premier réflexe avait été de tenter de me repousser en disant : « Non! Non! », mais je sentais qu’il n’avait aucune force dans ses bras. Au bout d’une heure, peut-être, il s’est abandonné dans mes bras et n’a plus jamais tenté de me repousser. C’est comme s’il avait choisi de me faire confiance. Tant qu’il était dans mes bras, c’est comme s’il était prêt à aller de l’avant avec moi, comme si Haïti était maintenant derrière lui. Il en gardera toujours quelque chose, il va sans dire, mais Aris est un fonceur et il fera son chemin dans la vie.
Une fois de retour à mon super appartement 2 ½ à Québec, Aris découvrait tout, voulait goûter à tout, se mettre tout dans la bouche, ce qui fait qu’il m’a tenue passablement occupée. Pour communiquer, je me servais beaucoup de mes mains à mesure que je lui nommais les objets que j’utilisais. Aris était très réceptif.

Côté santé, c’était assez incroyable de voir comment il allait bien : aucun parasite et compagnie n’avaient été détectés, rien. Des gouttes dans le nez, un sirop, un supplément de fer à tous les matins et c’est tout.

De mon côté, j’ai fait passablement d’exercice à l’avoir toujours dans les bras quand nous sortions de mon appartement. Comme j’habitais dans un immeuble sans ascenseur au 4e étage, j’en ai monté, des escaliers, ne serait-ce que pour aller chercher le courrier et faire la buanderie. Monte, descend, monte descend, j’ai perdu 43 lbs! Aris, lui, s’est mis à prendre du poids et des pouces : 6 en un an. Au début, pour moi, il n’était pas question d’aller à l’extérieur, car j’avais trop peur qu’il prenne froid et qu’il tombe sérieusement malade. Mon brave petit Aris, à 2 ans et demi, pesait 20 lbs. Nous sortions dehors principalement pour régler les questions entourant son adoption. Tout ce que les adoptants font en attendant leur enfant, je le faisais avec Aris dans les bras. Je ne me regardais pas aller et je ne comptais pas mes efforts. Toutefois, il a bien fallu que je me rende à l’évidence : ma santé n’allait plus du tout.
Un matin, Aris m’a demandé de jouer avec lui et je n’avais plus d’énergie. Je lui ai dit que je ne pouvais pas jouer. « Maman malade. » Sa réaction m’a renversée. Il a mis sa main sur la poignée de porte de l’appartement. Je lui ai demandé : « Où penses-tu que tu t’en vas ainsi? » Il m’a répondu : « Ten! Ten! » Il avait son plan d’urgence en tête. Il voulait aller chercher mon voisin Ken, au bout du corridor.

Je me suis résignée à faire garder Aris un 24 heures pour me rendre à l’hôpital afin de comprendre ce qui m’arrivait. Mon taux de fer avait chuté drastiquement et il me fallait me prendre en main. J’avais beau être malade, je ne pensais qu’à Aris. Comment allait-il se sentir chez de purs étrangers?

Ma famille n’étant pas à Québec, j’ai dû me tourner vers une collègue de travail. Devant le médecin, je ne cessais de pleurer car j’étais trop affaiblie. Elle était très gentille et comprenait tout : « Ça fait 3 mois que vous êtes en symbiose! » J’ai acheté ce qu’il me fallait et je suis rentrée prendre soin de moi. Ce soir-là, j’ai pris une des couvertures d’Aris pour m’endormir.

Le lendemain après-midi, quand Aris est revenu, il était grand temps qu’il rentre. Il n’en pouvait plus d’être chez des étrangers. Quand il est rentré, il a jeté son manteau par terre et s’est écrasé sur le plancher comme s’il cherchait à dire : « Plus personne ne va m’emmener ailleurs. C’est ici chez moi. »
J’ai aussi appris à me connaître. Je suis vraiment mère poule. Habituellement, je suis plutôt du genre à tempérer les situations dans lesquelles je me retrouve, et les gens reconnaissent facilement chez moi mon côté paisible et chaleureux. Par contre, quand il s’agit d’Aris, je deviens comme une lionne et personne ne peut se mettre entre mon fils et moi. Je dois prendre du recul pour ne pas bondir, parfois. Certaines gens font n’importe quoi, comme foncer sur Aris pour le regarder, le toucher, le pincer, le chatouiller, bref, je n’en finissais plus de protéger mon fils contre ces assauts. C’était presque comme si j’avais eu une petite vedette dans les bras. Je n’aurais jamais pensé que les gens pouvaient faire autant de bêtises, comme de lui agripper un bras quand j’essayais de le rhabiller au CLSC, de lui pincer une joue à la pharmacie, de lui prendre une poignée dans le ventre à l’épicerie… Vraiment, je devais avoir les yeux partout! Ça se passait aussi vite qu’un vol à l’étalage! Aris, lui, ne comprenait rien à tout ce cirque et avait juste envie de hurler.
Une fois, une étrangère est venue lui toucher le bras, même si je le tenais tout contre moi, et Aris a bondi à son visage en lui criant : « Caca! » Je suis demeurée muette quand j’ai constaté tout à coup toute la vigueur qu’il avait. Elle a récidivé et Aris en a remis de plus belle : « Caca! » Il venait de mettre son pied à terre. « Laissez-moi tranquille! » Oh, que j’étais fière de mon fils…

Après ce tourbillon d’émotions de début de vie à deux, je peux dire que je commence à trouver un équilibre. J’ai connu la joie de vivre ma maternité sur l’adrénaline; maintenant, j’aspire à plus de paix. J’ai repris le travail et je gère la course à la garderie, mais, dès que la fin de semaine arrive, je savoure ma vie de famille. Et quand Aris me dit le soir, dans l’autobus : « Aris va manger (faire manger) maman, Aris va be’cer maman dans divan, Aris l’aime prendre soin de maman », oh, je me dis que j’ai le meilleur enfant que Dieu pouvait me confier. Quand je vois Aris courir dans notre appartement, qui crie : « La petit’ fôôlie!!! », je me dis que Dieu doit tellement rire à nous regarder aller!

Sophie, maman, 47 ans